Pourquoi le toit d’un immeuble? C’est certes un endroit que les voitures piégées ne peuvent pas atteindre. Nous sommes quand même à Beyrouth. Les deux établissements ont d’ailleurs ouvert à quelques semaines d’intervalle, au printemps et à l’été 2006, juste au plus fort de la guerre du Hezbollah avec Israël.
Situé sur le « roof » (Les Libanais mélangent aisément dans une conversation et non sans un plaisir dissimulé qui traduit un certain niveau d’éducation, l’arabe, l’anglais et le francais) de l’immeuble du quotidien « An Nahar », dirigé par Gébran Tuéni, lui aussi assassiné en raison de son opposition résolue a la Syrie, le « White » a inauguré son activité en juin 2006 deux mois avant la crise avec l’Etat hébreux. Avec une vue plongeante sur la Mosquée Al Amine du centre-ville, l’endroit jouxte les tentes du Hezbollah plantées au cœur de la capitale. Contrairement à certaines soirées du Festival musical de Baalbeck où la voix du Muezzin couvrait celles des chanteurs lyriques (Roberto Alagna et Angela Gheorghiu en firent l’amère expérience en août 2002), cette fois-ci, la sono domine l’appel à la prière.
« Indépendamment des raisons de sécurité », affirme Tony Habre pour expliquer le succès de son club, les Libanais ont en eux une « culture de la veille, de la fête et du plaisir collectif ». « Les guerres du Liban ou au Liban ne peuvent pas être des guerres voulues par les Libanais » précise-t-il encore. En dépit de son jeune âge, Tony Habre n’est pas un novice en la matière: le « White » est son quatorzième établissement! Il lui a donc fallu créer sa propre compagnie de management d’une dizaine de personnes, « Add Mind », pilotée par le français Alexis Claverolle, tout droit arrivé d’une ville du nord de la France. Une affaire qui tourne puisque l’équivalent du « White » s’implante dans quelques jours en Jordanie et dans quelques mois en Egypte.
Tous deux militants passionnés de la cause libanaise, l’un comme l’autre éprouvent pourtant « pour la première fois dans leur vie » un sentiment de lassitude, voire une forme de « haine » face aux pulsions destructrices à l’œuvre dans le pays. Compte tenu du fait qu’ils ne sont pas dans le besoin, on mesurera alors toute l’étendue du désespoir susceptible d’envahir une population libanaise à la situation économique nettement plus précaire que la leur.
Il ne faut évidemment pas leur parler de politique. Encore moins de religion. Ces deux entrepreneurs les tiennent pour les maux les plus catastrophiques du pays. L’humanisme non feint de Chafic El Khazen lui fait dire qu’il se sent, dans une formule qui n’a rien non plus de factice, un « citoyen du monde » alors que Tony Habre regrette la triste tradition des « dictatures dans le monde arabe » au point de se demander si le Liban « connaîtra réellement un jour la démocratie ». Lors de ces entretiens à la fois denses sur le plan humain et intellectuel, on en oublierait presque qu’à quelques mètres de là, des centaines de jeunes insouciants boivent, rient et dansent. Comme le dit un proverbe libanais, « plus l’épi contient de blé, plus il penche vers le sol ».
Avec l’aimable collaboration de la photographe libanaise (New York) Jessica Kalache : jkalache@gmail.com